L’illusion de la diversification : pourquoi multiplier les supports ne protège pas mieux votre épargne

par Arnaud Sylvain | Analyses et décryptages

Fév 25

L'illusion de la diversification

Douze lignes, cinq classes d’actifs, l’impression d’un portefeuille équilibré. Et pourtant : une seule crise suffit à révéler que tout réagit de la même façon, au même moment. La vraie diversification ne se mesure pas au nombre de produits détenus, mais au nombre de sources de risque réellement indépendantes. Un principe simple, mais dont les implications pratiques échappent à beaucoup d’investisseurs — même expérimentés.

 

Vous détenez huit, dix, douze lignes dans votre portefeuille. Vous avez le sentiment d’avoir bien réparti les risques. Et si c’était précisément cette impression qui vous exposait ?

La diversification ne dépend pas du nombre de produits détenus. Elle dépend de l’organisation réelle des sources de risque. Un portefeuille peut comporter douze lignes différentes et rester structurellement concentré sur une seule dynamique dominante.

Un portefeuille réellement diversifié n’est pas celui qui contient beaucoup de supports. C’est celui dont les sources de risque ne réagissent pas de la même manière aux mêmes événements.

Le cas de Lucie : 12 lignes, une seule dynamique

Lucie investit depuis dix ans. Son portefeuille comprend :

  • 1 ETF Monde
  • 1 fonds actions Europe
  • 1 fonds actions États-Unis
  • 2 fonds thématiques (santé, technologie)
  • 2 fonds obligataires « corporate »
  • des SCPI
  • 1 fonds euros
  • 2 fonds de private equity

Sur le papier, l’ensemble paraît équilibré. Elle estime être exposée à environ 50 % aux actions.

Mais lorsqu’on reconstitue les sous-jacents, la réalité diffère.

L’ETF Monde contient déjà près de 70 % d’actions américaines. Le fonds US renforce cette exposition. Le fonds Europe reste fortement corrélé aux grandes capitalisations internationales. Les thématiques sont concentrées sur les mêmes valeurs technologiques dominantes.

Conseil pratique : Pour vérifier ce phénomène, ouvrez les documents clés (DICI/KIID) de vos fonds et comparez les « 10 premières lignes du portefeuille ». Si vous voyez Microsoft, Apple ou LVMH apparaître dans plusieurs fonds, vous ne diversifiez pas : vous dupliquez.

Exposition réelle estimée : environ 72 % actions mondiales, dont plus de la moitié sur les grandes capitalisations américaines.

Le nombre de lignes a masqué la concentration.

Diversifier, ce n’est pas multiplier. La vraie question n’est pas « combien de lignes ? » mais « combien de sources de risque indépendantes ? »

Le test d’un choc de marché

Lucie pense que son portefeuille devrait perdre autour de -10 % lors d’une baisse de -20 % du MSCI World, puisqu’elle se croit exposée à 50 % aux actions.

Avec 72 % d’exposition implicite et des obligations corporate sensibles au cycle économique, la perte réelle ressort plutôt autour de -16 à -18 %.

Pourquoi cet écart ? Parce que ses obligations ne sont pas des obligations d’État (souveraines), mais d’entreprises. En temps de crise, le risque de faillite augmente : les obligations corporate chutent souvent en même temps que les actions. Elles ne jouent pas leur rôle d’amortisseur.

L’écart entre perception et réalité devient visible précisément au moment où la protection est attendue.

Pourquoi les corrélations augmentent en crise

En phase normale, les classes d’actifs semblent évoluer différemment. En phase de tension, les corrélations augmentent fortement.

En 2008 ou en mars 2020, les corrélations entre grandes zones actions ont dépassé 0,80 : les marchés ont chuté presque simultanément. Actions américaines, européennes, thématiques et immobilier coté ont évolué de concert.

La diversification apparente se contracte précisément quand elle devrait jouer son rôle.

Pourquoi ? Lorsque la liquidité se raréfie et que l’aversion au risque progresse, les investisseurs réduisent globalement leur exposition aux actifs risqués. Les différences de style s’effacent. Le facteur dominant devient le risque global.

Le coût silencieux de la complexité

Chaque ligne supporte ses frais :

  • ETF Monde : ~0,20 %
  • Fonds actions actif : 1,20 % à 1,80 %
  • Fonds thématique : ~1,80 %
  • Fonds obligataire actif : ~1,00 %
  • Private equity : environ 2 % + commission de performance

En pondérant ces coûts par la taille de chaque ligne, les frais moyens du portefeuille de Lucie dépassent 1,40 % par an.

Ce que cela signifie concrètement : sur 100 000 € investis pendant 15 ans avec un rendement brut de 5 %, un portefeuille à 1,40 % de frais aboutit à environ 179 000 €. Le même portefeuille à 0,30 % de frais atteint environ 211 000 €. L’écart dépasse 30 000 €, sans que les marchés aient évolué différemment.

La complexité ne réduit pas le risque. Elle réduit presque toujours le rendement net.

La difficulté à piloter

Un portefeuille à 12 lignes devient difficile à rééquilibrer. Où réduire ? Quelle ligne est réellement surpondérée ? Les thématiques sont-elles déjà incluses dans l’ETF Monde ?

L’investisseur hésite. Les arbitrages sont différés. La gestion devient passive par inertie plutôt que par stratégie — ce qui est très différent du lazy investing, dont la simplicité est choisie et structurée dès l’origine.

Ce qu’une structure simple aurait changé

Une organisation en trois ou quatre briques clairement identifiées aurait produit un résultat différent.

Croissance mondiale : un ETF large et unique, sans doublons.

Stabilisation : des obligations souveraines de qualité (États stables). Leur fonction première est d’amortir les chocs, non d’optimiser le rendement. Évitez les obligations d’entreprises pour cette fonction.

Actifs à dynamique différente : actifs dont la logique économique n’est pas directement indexée sur les grandes capitalisations mondiales (ex : or, certaines stratégies alternatives), en tenant compte de leur horizon et de leur liquidité.

Liquidité stratégique : une réserve dimensionnée sur les besoins réels, évitant de vendre dans des conditions défavorables.

Chaque brique joue un rôle précis. L’exposition est lisible. Le rééquilibrage devient mécanique plutôt qu’anxiogène.

Combien avez-vous de sources de risque indépendantes ?

C’est la question structurante — pas le nombre de lignes.

Un portefeuille bien construit ne cherche pas à couvrir chaque scénario avec un produit distinct. Il identifie quelques dynamiques réellement différentes et les combine de manière cohérente.

Repenser un portefeuille commence toujours par une cartographie des risques, pas par la recherche du prochain support.